Le train, un avant-goût du voyage…

 

Texte et photo ©JosNijsten2001 – Traduction Meve

Illustrations ©Xian et ©Raboo

 

L'aventure, c'est l'aventure, même à trois pas de chez soi. L'herbe, sacrée larronne, conduit naturellement à l'exploration. Et moi, je compte au rang de ses incorrigibles fidèles.

Ce 29 décembre 2001 est jour gris, émaillé d'infos trafic sur des camions renversés et des bateaux en feu. Selon un rituel quotidien, j'envoie un sms à mon amie pour lui souhaiter une bonne journée. Pas de réponse. Etrange. En route pour assister à la fête de Jan, je me demande quelle peut être la raison de son silence. Du train bondé qui m'emmène d'Anvers à Dordrecht, j'essaye de lui faire parvenir un nouveau message. Aucune réaction. Peut-être est-il difficile d'envoyer un sms de la Hollande vers la Belgique, en zone frontalière? J'essaye de me rassurer par cette pensée. Soudain, j'entends dans le haut-parleur: "Terminus de ce train, changer à Roosendaal pour poursuivre." "Très bien!" Je suis soulagé à l'idée d'échapper aux deux enfants hyperkinétiques qui s'agitent en face de moi.

 

Je descends à Roosendaal et grimpe dans un autre train à destination de Dordrecht. Ouf! Le compartiment est presque vide.

A la maison, j'avais ramassé tous mes guldens. Pour raison de passage à l'euro, j'ai préféré m'offrir une fête en Hollande plutôt que conserver une collection de monnaie périmée, donc inutile.

 

A peine arrivé chez Jan, je reçois en plus un petit paquet d'herbe qui doit contribuer aux réjouissances et à ma bonne humeur. Comme je ne dois pas conduire, je n'ai aucune raison de me priver. Toutefois, cette fête est un peu ternie par le silence de mon amie. Alors, je tente une troisième fois de lui envoyer un sms. Toujours rien. Il doit y avoir un problème. Un sentiment de malaise m'envahit aussitôt et j'annonce à Jan que je ne resterai pas pour le repas du soir. Avant mon départ, Bart me donne un Vaportec, un bout de tissu censé neutraliser l'odeur de l'herbe. Je ne crois pas vraiment à son efficacité, mais il ne peut faire de tort. J'y emballe mon petit paquet. Du coup, j'imagine que je pourrais avoir l'occasion de le tester… Mais, ce n'est pas le jour, je veux rentrer au plus vite. Mieux vaut ne pas y penser!

 

Sur la première partie du trajet, rien de spécial à signaler, si ce n'est le contrôleur. Il avance fièrement entre les banquettes comme s'il incarnait le Dieu Chemin de Fer. La plupart des voyageurs sont occupés avec leur gsm et, moi, privé de contacts, je me console avec mon journal. Tout est calme.

Cependant, à mi-parcours entre Roosendaal et Anvers, un type s'assied juste à ma hauteur, de l'autre côté du couloir. Il se penche brusquement et fouille sa chaussure, tout en me jetant des regards en coin. Je l'observe discrètement et remarque qu'il y cache un peu d'herbe. Le fait de dissimuler quelque chose n'a rien d'extraordinaire en soi, mais ce gars a un truc en plus. Ou, pour mieux dire, en moins: ni veste ni bagage… Dehors, il gèle à moins cinq degrés.

 

Je me demande logiquement s'il s'agit d'un employé du train un peu particulier ou si j'ai plutôt affaire à un accessoire inutile. Apparemment, l'homme appartient à la seconde catégorie, puisqu'une minute plus tard, deux de ses acolytes entrent, précédés d'un chien: "Cherche, cherche!", disent-ils au cabot.

J'allais avoir l'occasion de tester le Vaportec!

 

L'un des deux zèbres en civil, genre sac de couilles réformiste, s'approche de nous pendant que l'autre monte la garde à la porte du compartiment. Snif, snif, snif… Je fais semblant de continuer à lire mon journal, les ignorant superbement. Dans le pire des cas, je perdrai mon herbe et ma belle pipe en titane.

 

Le chien me flaire et passe son chemin. Peut-être le Vaportec est-il efficace?

 

L'Accessoire inutile s'ingénie à ramener discrètement son toutou incompétent vers nous. Par politesse, l’animal accourt le saluer d'un waf waf amical, queue rieuse. Il ne détecte aucune herbe. Puis il vient me coller, me renifle partout consciencieusement, sans succès. A la longue, j'ai du mal à réprimer un rire: sa fouille baveuse me chatouille et, malgré sa belle ardeur, il reste parfaitement bredouille. Mais le Sac de couilles, visage frustré, s'entête hargneusement: il repousse huit fois le cabot dans ma direction. En désespoir de cause, il invite finalement l'Accessoire à le suivre, faisant mine de l'arrêter. Les trois collègues sortent, suivis du chien insouciant.

 

A l'instant, je me dis: "Merde, il est bien ce Vaportec!" Mon sourire n'a pas le temps de s'épanouir que la porte s'ouvre de nouveau. Le Sac me demande de le suivre, SVP. Il est si poli que je ne peux refuser. Il m'entraîne dans un couloir, entre deux voitures.

 

"Monsieur, avez-vous des drogues, des substances psycho actives?", demande-t-il.

Je réprime un: "Pose la question à ton chien, Ducon." Mais, simultanément, une pensée réjouissante me traverse l'esprit: "Voilà un bon article pour le site!". Alors, je commence à trouver la situation croustillante et je lui tends simplement mes quelques grammes d'herbe.

 

En face de moi se trouve un jeune flic de 20-22 ans, portant cinq grands sacs en plastique où il a déjà récolté quelques paquets de cannabis. A ses côtés, deux chiens, dont le petit comique pas très doué. Fait remarquable, aucun des deux ne s'intéresse à la marihuana saisie, pourtant juste à portée de leur truffe.

 

Le Sac fouille mes affaires sans le moindre respect, pendant que son acolyte me lie les mains dans le dos, avec un collier en plastique. Me voici élevé au rang de malfaiteur! Un des flics me demande d'ailleurs si je comprends bien quel est mon crime, le pourquoi de mon arrestation. Je lui réponds que j'en connais la raison, que j'ai emporté plus d'herbe que toléré pour un usage personnel. À quoi j'ajoute que, pourtant, les fumeurs de tabac achètent également plusieurs paquets en une fois et que chacun d'eux pèse vingt-cinq grammes. Mais ces arguments sont rejetés d'avance: la loi, c'est la loi !

 

Au même moment, j'aperçois le Sac de couilles en train de donner très discrètement un peu de cannabis à l'Accessoire inutile… Le salaire de ses trahisons, probablement.

Au total, nous sommes un petit troupeau de sept à avoir été pris et à attendre, poignets attachés, la suite des événements. A notre arrivée, nous sommes délégués aux flics de la gare centrale d'Anvers. Ils se répartissent immédiatement le cheptel.

 

Un avorton d'agent, très clairement complexé par sa taille, mais imbu du pouvoir conféré par son uniforme, fait son choix parmi nous, en ayant soin de sélectionner les plus faibles: un jeune gars de dix-huit ans avec sa copine, effrayée et fragile. Quant à moi, je récupère mon sac à dos que l'on accroche à mes mains, toujours coincées dans le dos.

 

Pour sortir, nous devons traverser trois compartiments, tous en ligne, avec des flics intercalés entre nous. Pour rassurer les voyageurs interloqués par ce spectacle, je signale au passage que nous ne sommes pas des terroristes, juste des fumeurs de cannabis.

 

Personne ne bronche, mais je jette un regard en arrière et aperçois quelques fronts couverts de sueur… Qu'ont-ils à cacher? En tous cas, ils ne seront pas inquiétés cette fois.

Nous descendons du train, passons sur le quai et entrons finalement dans le bureau de l'officier de police de la gare. J'y suis déjà allé et je reconnais l'endroit à ses murs mornes. Par contre, son agréable chaleur me surprend… Le local était glacial, lors de ma première visite.

 

A l'intérieur, l'Avorton s'irrite de devoir tendre le cou pour me parler et m'enjoint de m'asseoir. Il est tellement grossier que je ne bouge pas. J'attends de le voir changer de couleur avant de daigner amorcer un mouvement. Mais, avant que mes fesses touchent la chaise, je suis appelé. Je me redresse aussitôt en clamant: "C'est mon tour!". Du coup, le nabot n'a d'autre choix que jouer les portiers pour moi. Il m'ouvre la porte et je sors pour suivre deux nouveaux flics qui m'entraînent dans un autre local.

 

Là, trône au milieu d'une grande table une boîte en carton provocante, pleine de gants en caoutchouc. A peine entré, la cérémonie commence: vider les poches, contrôler les vêtements, etc.

 

Je présente d'abord fièrement mon portefeuille de HanfHaus, mon pull-over en chanvre du Bazaar de Roosendaal, ma chemise de Kannabis Konnexion, mon pantalon et mes chaussettes de chez Hempdog. Je n'oublie pas de préciser que, si mes chaussures ne sont pas en chanvre, c'est uniquement parce que la taille 43 de la Casa Natura n'était plus disponible. De mes poches, j'extrais ma pipe en titane, mon GSM, le Vaportex, le plan de Dordrecht ainsi que mon ticket de train. De mon sac à dos, je tire en plus deux exemplaires de mon livre Cannaclopedia et mon appareil photo.

 

Deux minutes plus tard, je me retrouve nu comme un ver devant ces flics. Avec un petit sourire acide, je les invite à inspecter mon cul. L'un des deux me répond: "Je ne suis pas assez payé pour faire ça!". Il n'a pas tort. Quel cirque! En fait, ils ne font qu'appliquer la loi… Mais une loi basée sur l'intimidation et l'humiliation. Le gouvernement appelle ce procédé dégradant "méthode de dissuasion". Je frémis en pensant à l'état dans lequel les deux jeunes doivent être, après avoir subi un tel traitement. Ils étaient probablement allés chercher ces quelques grammes pour fêter la fin d'année avec les copains. Cette arrestation et ces humiliations ne les laisseront pas indemnes et les séquelles qu'ils en garderont me semblent être des conséquences inacceptables.

 

La séance d'exhibition est terminée. Je peux me rhabiller et suis ramené au bureau de l'officier. Il me donne un document à signer, destiné à m'envoyer dans un service de prévention des toxicomanies. Cette faveur m'est offerte parce que je suis arrêté pour la deuxième fois sous le même motif. Je m'empresse de refuser, écrit "non" au bas de la page et signe. "Envoyez les psychothérapeutes chez moi, si vous voulez", lui dis-je, "je veux bien me charger de les informer sur le cannabis, le THC et ses effets…" Mais il m'interrompt avec son bras, décrivant un large mouvement de balai qui m'invite à dégager le plancher.

 

Dans la rue, je songe que, bien sûr, je ne risque pas de manquer d'herbe ce soir, mais que je viens encore de perdre soixante euros en pipe et en cannabis qui disparaîtront en fumée, chez quelqu'un d'autre. Sur cette constatation fataliste, je m'empresse d'appeler mon amie pour savoir ce qui lui est arrivé. Je parviens enfin à la joindre et elle me raconte... Ce matin, son sac lui a été volé: gsm, argent, papiers, appareil photo, etc. Elle se plaint surtout de ce que la police n'avait pas assez d'effectif pour se charger de son problème.

 

Je songe qu'évidemment, vu le nombre de flics monopolisés par la chasse aux dangereux fumeurs de cannabis, il n'a pas dû rester grand monde pour s'occuper de ces "banales agressions"!

 

jos@cannaclopedia.be